Le CPT donne aujourd’hui l’image d’une transition qui s’effondre sous le poids de ses propres contradictions. Cinq conseillers-présidents brandissent un projet de résolution pour limoger le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, comme s’ils détenaient à eux seuls le monopole de la légitimité et de la vérité politique. Ils parlent fort, ils signent, ils menacent, ils annoncent. Mais ils oublient volontairement une réalité incontournable : tant que le texte n’est pas publié dans Le Moniteur, il ne s’agit pas d’une résolution. C’est un projet. Un papier. Une manœuvre. Un instrument de pression.
Le pays n’a pas besoin de ce théâtre. Haïti est déjà au bord du gouffre. L’insécurité est là, l’État est fragile, la population est épuisée. Et que font ces cinq votants ? Ils choisissent la voie la plus irresponsable : créer une crise de gouvernance au sommet, en tentant de renverser le Premier ministre au moment même où la stabilité devrait être la priorité absolue.
Cette offensive contre Alix Didier Fils-Aimé n’a rien d’un acte de redressement national. C’est un coup politique. Une tentative de reprise de contrôle. Une bataille d’ego et d’intérêts. Ceux qui veulent faire croire qu’ils défendent l’État sont en réalité en train de le mettre en danger. Car affaiblir le chef du gouvernement dans un contexte pareil, c’est ouvrir une brèche que les gangs, les opportunistes et les ennemis de la stabilité ne demandent qu’à exploiter.
Et dans ce jeu, Fritz Alphonse Jean est le cas le plus révélateur. Il est aujourd’hui parmi ceux qui crient à l’injustice, qui dénoncent le blocage, qui réclament que la majorité s’impose. Mais il faut rappeler une vérité que beaucoup tentent d’effacer : c’est avec Fritz Alphonse Jean que le “droit de veto” a commencé au CPT. C’est sous sa coordination que la pratique du non-publié, non-acté a été installée comme méthode de gouvernance. À l’époque, quand cinq conseillers votaient, cela ne suffisait pas. Des décisions majeures ont été stoppées, gelées, enterrées, notamment sur des dossiers sensibles comme la nommination actée par 5 votant des directions générales dont le BMPAD, le CFI, la Loterie nationale, le SNGRS. Pourquoi ? Parce que cela dérangeait certains équilibres et certains intérêts. Parce qu’il fallait protéger des zones de contrôle, en particulier autour de la douane et du FNE, des centres de pouvoir et d’argent que Fritz Jean et son équipe ont toujours voulu garder sous verrou.
Aujourd’hui, Fritz Alphonse Jean découvre la réalité qu’il a lui-même contribué à normaliser. Il subit ce qu’il a semé. Il est victime du précédent qu’il a créé. Et il n’a pas l’autorité morale pour se poser en défenseur de la majorité, alors qu’il a été le premier à neutraliser et à mépriser la majorité quand cela l’arrangeait.
Dans ce chaos, Laurent Saint-Cyr apparaît comme l’un des rares à comprendre qu’un pays ne se gouverne pas par des coups de force permanents. Il est facile de signer un projet de résolution. Il est facile d’allumer une crise. Mais gouverner, c’est protéger l’État contre les caprices politiques. Gouverner, c’est empêcher que la transition devienne une foire d’empoigne où cinq personnes peuvent décider de tout casser sans plan clair pour la suite.
Et pendant que les cinq votants s’agitent, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, lui, reste au cœur de l’action publique. Sécurité, autorité de l’État, continuité administrative : le pays a besoin d’un exécutif qui tient, pas d’une transition qui sabote son propre gouvernement. Ceux qui veulent le renverser maintenant ne proposent pas une solution : ils fabriquent un vide. Et en Haïti, chaque vide institutionnel devient un danger national.
Il faut aussi souligner un élément que les instigateurs de ce projet de renvoi font semblant d’ignorer : la position de la communauté internationale est sans équivoque. Les partenaires d’Haïti, au premier rang desquels les États-Unis, le Canada et l’Union européenne, ont multiplié les signaux de mise en garde contre toute tentative de déstabilisation de l’exécutif en pleine crise sécuritaire. Des messages diplomatiques ont rappelé que la priorité doit rester la stabilité institutionnelle, la lutte contre les groupes armés et la préparation d’un processus politique crédible. Plus encore, des menaces de sanctions ont été évoquées contre les acteurs accusés d’alimenter le chaos ou de chercher à paralyser l’État par des manœuvres politiques. Autrement dit, ce projet de limogeage ne crée pas seulement une crise interne : il expose aussi Haïti à une nouvelle confrontation avec ses partenaires internationaux, au pire moment.
D’ailleurs, même au sein du CPT, le recul est déjà visible. Lors de la conférence de presse du 23 janvier, Leslie Voltaire a annoncé une pause autour de ce projet de résolution, appelant à élargir le dialogue à une plus large frange de la classe politique et de la société civile afin de discuter d’un accord jusqu’au 6 février, dernier jour de son mandat, puisque celui du CPT prendra fin le 7 février à minuit. Ce simple fait confirme une chose : la manœuvre des cinq votants ne tient pas. Elle ne rassure personne. Elle ne stabilise rien. Et elle finit, comme souvent, par se heurter à la réalité.
